SOBOCIÑSKI
ou les brûlures du chaos
 

Robert Sobocinski emprisonne les millénaires. Il vient de très loin, et de très haut. Dans son art de sombre magie et de lourde possession, il part de trames élémentaires, puis jette la clef des codes. Parfois rampantes et sinueuses, parfois élancées et verticales, les formes se brouillent et se pénètrent. Elle oublient la voie tracée, elles emportent le spectateur vers de dérangeantes et sidérantes voies d'incertitude.

*******

Sobocinski a l'âme des sorciers et des chamanes. Il convoque et fantasme les bronziers du Luristan, hallucinés et possédés. Il fait naître de l'abîme de grands surgissants. Un air de désastre semble flotter autour des oeuvres, tandis qu'une force terrifiante, tapie au sein du bronze, et brutalement libérée, semble monter à l'assaut du ciel. Et se découvrent, en geyser abrupt, les impensables.

*******

Il n'y a plus que la trame du dehors, la chrysalide improbable d'un corps éclaté et pluriel, nourri de tous les creux de l'univers. Chez Sobosinski, l'absence est créatrice et foudroyante, terrifiante chair à rebours labourant les apparences. Sorties du souterrain, ses formes acérées, tentaculaires et inarrêtables, bouleversent l'étendue habitable. Envahissant le monde, squelettes étirés aux traces d'infini, elles font disparaître nos repères sécuritaires.

*******

Ce sculpteur prive les masses de leur masse. Ne restent que l'enveloppe, la carcasse nue, la gangue évidée par le dedans, et la peau fragile du bronze... Ainsi s'impose la prodigieuse présence de ces grandes sculptures. Si les créations premières, tribales et archaïques, atteignent de plein fouet l'artifice des cultures, c'est que nos réponses ont échoué, et que nos certitudes s'achèvent. La raison seule n'étreint pas l'univers. Et si le déferlement qui formate les esprits ne cesse de s'étendre, quelque chose tourne à vide...

*******

Sobocinski fait des trous dans l'univers. Il respire l'absence, et les limites des évidences suffocantes sont broyées. Les clartés du jour ont la maladie du temps attendu, et sa matière en profusion, brûlée à coeur, a la fièvre. Un vent de noire folie éventre les dessous du savoir, et l'ordre culturel est balayé. Par la matière, Sobocinski déchire l'espace. Par les fentes de l'espace, il déchire la matière pour dépasser ses contours. Par les blessures du bronze, il éclaire les cicatrices de l'humanité. Ouvrant des failles dans l'opacité, secouant les inerties, il met en charpie nos certitudes. Il met le monde en inquiétude. Ecriture sauvage de la défiguration. Espace déchiqueté.

*******

Sobocinski éprouve la puissance démoniaque des interdits vitaux qui prennent nos vies et nos vides. L'ordre du sacré vacille, et la terreur vitale saisit l'âme à la gorge. La cruauté fascinante des démons asservit la caresse suprême des spectres, et s'arrachant à ses ténèbres, le chaos s'éveille, il sort de l'antre. Ainsi, Sobocinski prend possession du monde... Le quotidien n'a plus d'assise, les emmêlements de l'horreur et du sublime se déploient. On voit des morceaux de rocs, d'épines, d'ongles et d'organes incertains, aux étranges allures d'insectes, et l'art vacille.

*******

Sacrifice de la matière, et marquage de la peau. Sculpture sexuée, tendue vers la grande voûte femelle. Indistinction de l'homme et de la bête, des éléments et des sols, des écailles et des épidermes... Tous les possibles du corporel intime, reliant les forces vives qui se partagent l'univers, sont présents, poignants et décisifs. Et la terre n'est plus qu'un vaste sanctuaire... Les métamorphoses rejettent l'inacceptable matrice identitaire, et le statu quo étouffant de l'existence. Chez Sobocinski, lenteur et fulgurance s'épaulent et se combattent. Le temps de la chute n'en finit pas d'atteindre l'horizontalité sinistre de la terre. Mais les hauteurs résistent.

*******

L'extraordinaire syncrétisme de Sobocinski, considérablement épars, tient ? l'éclatement inouï de l'être, à l'originelle indifférenciation des tensions créatrices. Sculpture à hauts risques, plus proche de l'innommable inconnu que de l'ordinaire immédiat. Chaque métamorphose détruit l'enfermement d'origine, et s'ouvre à l'altérité qui fait vivre. L'être métamorphique est sans mémoire et sans âge. Il n'a pas la hantise de l'accomplissement, ni la nostalgie du paradis perdu. Les métamorphoses plastiques sont les figures éphémères et prodigieuses d'un ailleurs toujours présent, et d'un réel en perdition.
 
Et la sculpture éblouit l'espace.


CHRISTIAN NOORBERGEN

e-mail : lp.2o@tcudorptra